Jacqueline Lemoine, passionnément !

Il est de ces rencontres qu’on aurait souhaité faire depuis tellement d’années, mais qui n’arrivent pas… jusqu’au jour où, au hasard de la vie, du travail, elles se présentent tout naturellement… Il est de ces rencontres qui touchent, qui émeuvent, qui impressionnent… parce qu’on a affaire à un symbole, un monument, et que le monument en question a 87 ans d’âge, la tête remplie de beaux souvenirs et de sagesse, et le cœur de cette vibrante passion pour son art et son homme…. Chers amis, aujourd’hui j’ai rencontré Madame Jacqueline Scott Lemoine !

Jacqueline Lemoine est comédienne de théâtre surtout, mais aussi de cinéma et de télévision, d’origine haïtienne. Elle est aussi auteur et poète. Elle arrive au Sénégal avec son mari le poète, comédien, metteur en scène Lucien Lemoine en 1966, pour la première édition du Festival Mondial des Arts Nègres initié par le président Senghor . Ils finissent par s’y installer définitivement et le couple devient une légende dans la vie culturelle sénégalaise.

Lucien Lemoine est décédé à 86 ans, le 13 janvier 2010 à Dakar, le lendemain du grand séisme qui a ravagé leur Haïti natal. Écouter Jacqueline Lemoine nous parler de théâtre, de son mari (les deux amours de sa vie) de ses meilleurs souvenirs, d’Haïti, du FESMAN, d’internet, de la langue française ou même du rap (Hé oui! Devinez quel est son rappeur préféré?) est un pur moment de bonheur.

Pourtant d’emblée elle nous « attaque » gentiment.

« Moi j’ai vieilli j’ai quitté la scène maintenant place aux jeunes ! IL y a plein de comédiens et de comédiennes dans le pays, maintenant c’est à leurs tours il faut les découvrir ! Si vous êtes tout le temps collés derrière les veilles bonnes femmes comme moi, vous ne les trouverez pas. Il faut aller les chercher, les trouver et leurs donner leurs chances ! »

Que pensez justement de cette relève Madame Lemoine ? Quand je dis des noms comme « les gueules tapées », « les Cruellas »…. Connaissez-vous les Cruellas par exemple?

« Non je ne les connais pas. Je ne les ai pas rencontrés. Je crois aussi que ces jeunes là ne tiennent pas beaucoup à rencontrer d’autres personnes qui ont un passé. Je ne sais pas si elles se gardent ou… mais c’est un tort parce qu’il faut se frotter aux autres pour savoir pas mal de choses… savoir au moins ce qu’il ne faut pas faire mais je pense que ce n’est pas leurs manières de penser. Moi je n’agissais pas comme ça.« 

La comédienne ne demande pas mieux nous dit-elle, que d’accompagner la nouvelle génération et de leur prodiguer des conseils d’autant qu’elle tient un atelier de pratique théâtrale à la fac de lettres de l’université avec beaucoup de jeunes.

Demandez lui ce qu’elle conseille aux jeunes comédiens sénégalais qui voudraient réussir dans le théâtre, et voyez cette passion briller dans ses yeux et vibrer dans sa voix.

 

« Avoir l’amour du théâtre ! Pas de dire je vais faire du théâtre pour avoir un salaire à la fin du mois ni pour me nourrir. Il faut faire du théâtre parce qu’on aime le théâtre. Quel que soit ce que le théâtre vous offre vous le prenez. C’est la chose qui importe. Ce n’est pas ce que cette chose vous rapporte. On ne va pas au théâtre comme on va au marché, le théâtre c’est une vocation. C’est comme entrer en religion. Et aussi Avoir une bonne santé ça c’est essentiel ! On ne peut pas faire du théâtre si on est toujours cahin caha (Pensées de chat : Envolés, mes rêves de devenir une star internationale du théâtre !:-) ) Moi maintenant je suis comme ça parce que j’ai 87 ans mais quand j’ai commencé j’étais solide ! Il faut savoir garder les pieds sur terre, les yeux clairs et faire son travail. On ne réussit pas un rôle juste parce qu’on l’a répété deux fois. Un rôle on le travaille toute sa vie. On ne le quitte jamais ! »

L’on pense alors à ces rôles qui ont marqué sa carrière : La tragédie du roi Christophe, de son ami Césaire, le malade imaginaire, Amok, la fête à Harlem, Les Nègres … Quel pourrait donc être son rôle préféré ?

« Chacun de mes rôles était mon préféré au moment où je le jouais, au moment où je le travaillais. On ne peut pas jouer si on n’aime pas, pour moi c’est inconcevable. Chaque apparition de rôle dans ma vie a été une apparition, véritablement. Quelque chose de merveilleux qui est là, sur laquelle je mets la main et vraiment je garde la main dessus. C’est le bonheur ! C’est le bonheur pendant toute la durée du travail de préparation, des répétitions, du jeu… C’est le bonheur complet. Et quand on a quitté le personnage, on est triste ! On ne passe jamais impunément sur une scène où on a joué par exemple sans avoir un petit pincement au cœur.

Quand je vais à Paris, que je passe devant l’Odéon théâtre de France j’ai toujours ce rappel soit de « La tragédie du roi Christophe » soit du « malade imaginaire». Je suis un peu triste parce que cela vous manque aussi… mais j’ai tout le film en moi !! Je peux le reprendre » dit-elle d’un ton enjoué !« 

 

 

Tout le film en elle ? IL y a de quoi avoir envie de dérouler les souvenirs n’est ce pas ? Je ne sais pas vous, mais moi je voterais bien pour visionner le meilleur souvenir de dame Lemoine sur une scène de théâtre!

 

 

 

« J’en ai plusieurs ! Ca dépend des moments, cela pouvait même venir d’ailleurs que de ce que je jouais. Par exemple je me rappelle que j’ai été engagée avec la troupe de ballet du théâtre Sorano et puis une ou deux amies comédiennes, à faire de la figuration intelligente comme ils appellent ça dans un film que tournait Barbra Streisand au Kenya. Ça s’appelait « the sand box », la boite à sable. C’était dans une réserve d’animaux sauvages.

A partir de 18h personne ne pouvait plus sortir, il fallait rester dans la tente. On étouffait un peu, puisque les animaux sortent au coucher du soleil et ce n’est pas bon de rencontrer un lion (rires) donc on été bouclé sous les tentes ,on ne pouvait rien faire. Et je me rappelle une nuit, vers 11h du soir, j’ai entendu dans la nuit une voix qui montait, qui chantait…une voix toute seule, qui chantait un air que j’aimais beaucoup, mais c’était la première fois que cela me touchait tellement. C’était l’air du Magicien d’Oz « Somewhere over the rainbow… » Et ça, ça couvrait tout, toute la réserve. Cette voix résonnait partout! On avait l’impression qu’elle venait des arbres, des plantes, des feuilles, de la terre…et c’était madame Streisand! Elle était enfermée dans sa loge, une roulotte aménagée pour elle, elle a du se sentir mal au milieu de nulle part en plein forêt, avec des bruits qu’elle n’a pas l’habitude d’entendre. Elle a du se sentir mal et elle a exprimé ça en chantant. J’ai trouvé ça extraordinaire! Ça a été vraiment un souvenir pour moi ineffaçable. C’était un peu magique, dans la nuit comme ça… Je m’en suis toujours rappelé bien qu’elle ne l’ait jamais su, parce que d’abord je n’avais pas assez d’anglais pour lui faire comprendre tout ça. Je lui ai simplement dit quelques mots. Je pense qu’elle a du saisir… Ça je n’oublierai pas…. (Pensées de chat : Ça c’était beau !)

Comme je vous dis il y a des moments, comme quand j’ai rencontré en France madame Edwige Feuillère qui venait de jouer la dame aux camélias , qui m’avait fait une impression fantastique. J’ai demandé à la voir dans sa loge en me disant qu’elle n’allait pas me recevoir. Elle m’a reçue et accueillie comme si j’étais une amie de toujours. IL y avait mon mari avec moi, il venait pour aller aux cours Simon suivre des cours d’art dramatique et justement elle le lui a aussi elle-même suggéré. Mon mari a dit qu’il ne connaissait personne là bas, elle a pris sa carte et lui a fait un petit mot. Ça s’est passé de façon tellement simple ! Je me suis dit si les grandes artistes étaient toutes comme ça, ce serait très facile. Tout ça ce sont des choses éparses que vous retrouvez dans mes mémoires si j’ai le temps de les finir…« 

Ensuite les souvenirs quittent Paris, direction Dakar, pour nous expliquer pourquoi le couple Lemoine a décidé de s’installer au Sénégal après le Festival Mondial des Arts Nègres en 1966.

« D’abord parce que mon mari avait demandé au président Senghor. Il lui a dit qu’on allait venir au Sénégal pour jouer dans une pièce de Césaire et qu’on aurait bien aimé rester quelque temps. Senghor a répondu tout de suite. C’est comme ça qu’on est venu. Mon mari m’a dit « j’ai des livres à écrire, mon œuvre à faire je ne me vois pas écrivant mon œuvre entière chez des blancs. Il me faut ma population. Si je n’ai pas Haïti, avoir au moins autour de moi des gens qui me ressemblent» Moi j’étais d’accord avec lui, du moment que je trouve un endroit pour jouer c’était bien ! Le président Senghor a nommé mon mari à la radio et moi au théâtre Sorano. On est resté et ça fait 45 ans !« 

En parlant justement du festival Mondial des Arts Nègre, quel regard porte l’artiste qui a participé à la toute première édition en 1966, sur l’organisation de la troisième édition prévue pour Décembre 2010 ?

« J’espère que ça va être quelque chose de bien. Je le souhaite de tout mon cœur. J’ai été déçue par la deuxième édition. Celle de Lagos, je suis revenue vraiment fâchée parce que ce n’était pas à la hauteur du premier festival. Mais là je ne sais pas, j’ai quand même beaucoup d’espoir. J’ai commencé à y penser après la lecture de la conférence de presse de Monsieur Sow où il a mis les choses au point morceau après morceau. Ils ont expliqué ce qu’ils sont entrain de dire et de faire. Avant, on était dans la nuit. On ne savait pas du tout quelles étaient leurs fins dernières, qu’est ce qu’ils rêvaient de faire, je ne comprenais pas. Maintenant, je saisi mieux.

Puis en tout cherchez la femme, il y a Sindiély . La sensibilité féminine c’est quelque chose de très important. Je compte beaucoup sur elle parce que j’aime beaucoup Sindiély et je lui ai dit « ne comptes pas sur moi pour circuler mais si je peux donner des idées, aider d’une manière ou d’une autre, je suis là ». Mon Dieu, je n’aimerais pas être à sa place. J’ai confiance parce que je sais qu’elle est tenace. Bon elle a de qui tenir hein ? Avec un père comme ça, elle ne pouvait pas ne pas être tenace. Et la maman aussi elle a son petit caractère ! Je les connais depuis très longtemps donc je peux vous dire hein.« 

Nous allons finir cette première partie avec un magnifique moment artistique où Madame Lemoine interprète le poème  » A ma mère » de Senghor ainsi qu’ un extrait du cahier d’un retour au pays natal de Césaire. A découvrir ici

Aisha Dème, archives 2010