Interview – Jacqueline Lemoine : Haïti si loin mais si proche…

Comme promis, voici la suite notre rencontre avec Madame Jacqueline Lemoine. Si vous aviez raté la première partie, rattrapez-vous vite,  ici.

Discuter avec Madame Lemoine, c’est comme parler avec sa grand mère un soir de pleine lune sous le ciel étoilé… on a pas envie que ca s’arrête.  Nous avons donc beaucoup parlé : de ses impressions, ses souvenirs, son amour pour la langue française, son indignation que cette langue soit « maltraitée par les jeunes », ses rapports avec internet, le rap… tout cela vous sera livré dans une troisième partie. Celle d’aujourd’hui est surtout consacrée à Haïti, son pays natal …

Haïti ! L’on se demande quel regard elle a porté sur Haïti et son évolution pendant tout le temps qu’elle a vécu au Sénégal.

« Oh! Ça je n’ai jamais quitté  Haïti ! Il y a une connivence, un rapport avec son pays natal qu’on ne perd jamais. Même si on essayait, je crois qu’on n’arriverait pas. Tout me manquait ! Les montagnes me manquaient. Ici c’est un plat pays, c’est la savane, et moi je suis née dans un pays de montagnes. Haïti signifie « terre de montagnes ». Les cours d’eau, les rivières de mon enfance, la familiarité des gens… c’est un peuple gentil, tellement familier…tout ça me manquait. Et puis, on a mis du temps avant de se faire connaitre ici, ça n’a pas été facile les premiers temps. Il faut arriver à se faire accepter par les gens sans les forcer. Ça a pris quand même un certain nombre d’années. Dans ces cas là, le pays natal me manquait davantage. J’écoutais la musique! Mon neveu m’a demandé dernièrement comment ça se fait que je sois si longtemps partie sans avoir perdu les attaches avec Haïti, mais c’était grâce à ça !« 

Est-ce cette connivence avec son Haïti natal qui arracha son Lucien à son amour, le lendemain du terrible drame qui a secoué Haïti ? Haïti a tremblé, Lucien s’est éteint… Toutes les pensées se sont alors tournées vers notre Jacqueline, notre baobab dont la cime est ici et les racines en Haïti, si attachée à sa terre natale, et à jamais inséparable de son Lucien…

« Oui j’ai reçu beaucoup de témoignages de sympathie, beaucoup de petites cartes. Cela a été très révélateur. Je crois que mon mari, là où il est, il doit être heureux. C’était quelqu’un de très réservé, il ne s’imaginait pas qu’on lui était attaché à ce point là. Moi-même je le savais, mais pas à ce point là… Les gens l’aiment bien, jusqu’à comprendre même des choses que je croyais être la seule à avoir saisi chez lui. J’ai vu ça sous la plume d’un journaliste, un de ces étudiants, j’étais surprise. Il a écrit« Ce qui me plaisait en Mr Lemoine,c’était son élégance, pas son élégance physique, mais morale »Ça je pensais que j’étais la seule à le savoir. Ça m’a fait chaud au cœur.« 

 

L’élégance morale du poète… ce qui fait qu’on repense à ses œuvres. Y a-t-il des projets en œuvre pour les perpétuer ?

« Je vais essayer de faire éditer ce qui est fini. Il a laissé un recueil qu’il a intitulé « lettre à René Depestre » qui a beaucoup de poèmes. Je vais prendre les contacts pour faire éditer ça. Il a aussi laissé un roman qui  est presque achevé. Il doit manquer quelque chose comme deux chapitres. Je vais voir si je peux le terminer. Je vais essayer mais Lucien, son style était particulier. Je pense que j’arriverai mieux avec son livre de mémoires, parce que c’est quand même notre vie à nous deux, je peux me permettre. Pour le roman je n’en suis pas si sure mais je vais essayer.« 

Pour en revenir à Haïti, au tremblement de terre, que pense l’artiste du l’idée du président sénégalais d’inviter les haïtiens à venir vivre au Sénégal ?

« Je crois qu’il l’a fait dans un grand élan de générosité. Je ne peux pas être contre ça mais je ne sais pas ce que ca va donner. Je connais les haïtiens, ils sont heureux qu’on s’occupe d’eux, mais ils sont plus heureux qu’on s’occupe d’eux chez eux. De toute façon, j’étais assez surprise de voir qu’il y en a pas mal qui ont répondu, les étudiants par exemple. Sans doute ils se rendent compte que c’est bien pour eux de se frotter à un autre milieu estudiantin. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait une population qui vienne s’établir. Ça ce ne serait pas bon pour le Sénégal non plus d’être envahi comme ça par des gens qu’ils ne connaissent pas, qui n’ont pas la même manière de vivre… c’est difficile. Par expérience, je le sais. Pour nous ça n’a pas été facile mais Lucien et moi on est des gens tenaces …« 

Demandez-lui son avis sur le fait qu’un homme de culture (Wyclef Jean) ait essayé de briguer le fauteuil de président de la république d’Haïti, voyez la s’indigner avec énergie.

« Ça ne m’en parlez même pas ! C’est vraiment une plaisanterie de mauvais goût. Les gens ne s’imaginent pas que diriger un pays ce n’est pas faire le « bana bana » dans la rue. Diriger un pays, c’est sérieux parce qu’il faut tout faire. Ce malheureux petit chanteur peut être magnifique dans ce qu’il fait, mais avec quoi il va diriger le pays ? Avec quelles connaissances ? Qu’est ce qu’il a dans la tête ? Les gens ne réfléchissent pas, ils pensent qu’ils peuvent tout faire. C’est comme nous en scène, on ne peut pas tout faire. Chacun a son emploi, et quand on joue contre emploi, il faut trois (3) fois plus d’énergie.« 

C’est émouvant de voir comment l’artiste ramène tout au théâtre, compare la vie au théâtre …

« Moi, par exemple je suis tragédienne, mais quand j’ai joué la pièce de Molière, « le malade imaginaire », je n’avais rien de rien pour faire une soubrette de Molière, ni physiquement, ni dans ma tête. Il a donc fallu tout inventer et faire de cette soubrette une gouvernante africaine avec beaucoup d’énergie. Mais il a fallu que je réfléchisse longtemps pour que ce ne soit pas outré non plus. Rien que pour ça, ce n’est pas facile alors vous voyez comment diriger un pays ? Moi je n’aurai même pas aimé être l’épouse d’un président de la république. Rien que ça je n’aurai pas aimé, pour tout l’or du monde !!« 

 

A suivre…

Article écrit en 2010