De tout et de rien avec Jacqueline Lemoine (Fin interview)

Cela a pris certes un peu de temps. C’est un peu comme si ne pas publier la fin de cette interview ferait encore durer un peu le moment de magie…. Mais voilà, même les belles choses ont une fin, nous consentons donc à la livrer 🙂

 Voici donc la fin de notre interview avec Madame Jacqueline Lemoine. Un peu « de tout et de rien. »..la passion et l’amour pour les mots restent plus que jamais présents. Encore merci à cette grande dame de la culture de nous avoir accorder cette passionnante entrevue.

Si vous n’avez pas été comédienne qu’auriez-vous fait comme métier ?

Au départ, je voulais faire une licence de philosophie parce que j’ai toujours aimé la philosophie. Les philosophes c’étaient mes amis. Et puis ça n’a pas pu se faire parce qu’en Haïti, à l’époque, il n’y avait pas encore la faculté des lettres et sciences humaines. Il n’y avait que la fac de médecine, de droit. C’est pour ça que mon mari qui était un homme de lettre, a dû faire une licence en droit comme complément d’études. Il ne pouvait pas faire autrement et on n’avait pas d’argent pour partir étudier ailleurs. Donc il a fait sa licence de droit mais il n’a jamais prêté serment, il n’a jamais plaidé.

Son père voulait qu’il fasse médecine, mais comme il avait déjà trois (3) de ses frères qui étaient chirurgiens, il s’est dit que c’était quand même un peu exagéré, la faculté de médecine n’est pas faite pour les Lemoine seulement (rires).

 

Ah c’est donc comme ça qu’il est devenu poète ?!

On ne devient pas poète, on nait poète ! Depuis qu’il était enfant, il avait déjà ces racines en lui. Et quand il faisait ses devoirs à l’école, il les écrivait en vers. Dès fois, quand je regarde son recueil, je me dis quand même il était vraiment… il était ce qu’il était, un grand poète !

 

Votre poète préféré ?

Évidemment ! C’est celui qui m’a chanté ! Donc il a toute la place déjà.

En parlant de poésie, lisez-vous en ce moment Mme Lemoine ?

Bien sûr !! Comment pourrai-je vivre sans lire ? Olala !!!

Effectivement, il suffit de passer devant sa bibliothèque pour deviner que le livre occupe une place des plus importantes dans cette maison. Une magnifique pièce qui serait le paradis pour tout amoureux de lecture. C’est assez impressionnant. La question qui me brule les lèvres c’est qu’elle a dû lire toute sa vie, mais que lit-elle précisément en ce moment?

Je traverse une période où je ne lis pas, je ne découvre pas, je relis ! Je me rappelle, c’est une réplique très célèbre d’un grand écrivain qui s’appelait Royer-Collard on lui a posé cette question. Il a dit : « A mon âge, on ne lit plus, on relit ».

Moi, je ressens le besoin de reprendre les livres, de retrouver certaines choses et de les passer un peu à la sauce du présent pour voir si cela correspond encore à ce que je pense, et si je devais aller de ce côté là si je devais recommencer. C’est un exercice vraiment très passionnant. Mon mari(1) me disait : « Revenir sur ses pas, c’est faire du chemin » et c’est ce que je suis en train de faire, faire du chemin vers…je ne sais pas où ça va me mener mais je relis beaucoup.

J’étais plongéé dans les œuvres croisées d’Aragon Elsa Triolet et puis je relis les philosophes parce que j’aime beaucoup. Ma vie a toujours été entourée de lecture de philosophes.

Etant un portail internet dédié à la culture, vous l’imaginez bien, nous sommes curieux de savoir les rapports qu’un tel monument de la culture pense d’internet. Je me demande à son âge quel rapport elle entretient avec internet. Je suis surprise de l’entendre parler de blog ou de Facebook….

Des rapports pratiques. Je travaille avec l’ordinateur. Je n’écris plus à la main. Je fais quelques recherches. Mais internet me déçoit beaucoup. Il y a beaucoup d’erreurs, beaucoup de fautes. C’est terrible ! Je cherchais un article une fois sur un descendant sénégalais dont les ancêtres sont nés à Gorée. J’ai trouvé un texte, mon Dieu ! Il a fallu que je le réécrive entièrement d’un bout à l’autre. C’était mal écrit : des fautes de français, de concordances de temps… Je ne sais pas qui leur écrit ces choses mais c’est terrible, absolument insensé ! C’est pas possible ! Il y a des millions de gens qui lisent, qui s’abreuvent, qui font des recherches. C’est pas possible que ça soit comme ça ! Mais cela peut aider à faire évoluer la culture oui, parce que ça ouvre la porte du monde à beaucoup de gens. Il y a des gens qui n’ont pas les moyens d’accéder à beaucoup de choses donc ça aide. Moi, j’ai eu la chance, avec mon mari ,d’avoir notre bibliothèque. Cela fait plus de 50 ans qu’on a monté notre bibliothèque, livre après livre, collection après collection. Tout le monde ne peut pas faire la même chose.

 

 

Seriez-vous prête à publier un jour vos écrits sur internet ?

Ah non jamais ! Je ne veux rien publier sur Internet ! Je n’ai pas de blog, de facebook, rien du tout. Jamais ! Une fois j’étais horrifiée parce que j’ai entendu dire qu’ils allaient faire des livres maintenant à lire devant l’ordinateur. Comment peut-on penser à une chose pareille ? Des livres électroniques, c’est incroyable !

Moi, les plus grandes joies de ma vie quand j’étais toute môme, toute fillette, c’était d’avoir mon livre et de couper les pages. A cet époque, on ne vendait pas les livres les pages déjà coupées, il fallait prendre son coupe-papier et les couper soi-même. Pour moi, c’était un bonheur de couper mon livre, sentir cette odeur de papier.

Tout ça fait partie du plaisir de la lecture. Toucher du doigt le papier, tourner les pages, sentir cette odeur de papier… je ne comprends pas et je ne veux pas comprendre qu’on puisse lire devant internet ! Mon mari poussait des hauts cris aussi, lui qui aime tellement les livres. Il ne pouvait pas supporter cette idée. D’abord, il n’a jamais voulu aller devant un ordinateur, c’est moi qui tapais pour lui. Il ne voulait pas entendre parler d’internet et tout ça. Ni lui ni René Depestre, ils sont deux frères et tous les deux n’ont jamais voulu aborder ni l’ordinateur ni internet.

 

Mais cette interview va être publiée sur internet, elle sera lue un peu partout cela permettra à des jeunes qui sont souvent devant l’ordinateur et qui ne vous connaissaient pas de vous découvrir peut être, ou à d’autres qui veulent faire du théâtre de bénéficier de vos conseils…

J’espère que ça leur apprendra à soigner un peu les articles qu’ils mettent sur internet… C’est comme la télé je suis tout le temps horrifiée quand j’entends les présentateurs français. On entend n’importe quoi. Vous ne pouvez pas imaginez l’effet que cela me fait. Je trouve ça incroyable ! Je trouve incroyable qu’en France, on puisse bousculer une langue aussi belle qui est la leur, je ne comprends pas ! Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils font de cette langue cette espèce de magma. Ça me rend triste. C’est une langue tellement belle qui résonne tellement bien.

J’entends des choses qui me font bondir. Au début, j’avais un cahier. Je les marquais pour nos étudiants, pour qu’il ne fassent pas les mêmes erreurs. C’est la jeunesse française qui est en train de la transformer comme ça. C’est terrible. J’en ai parlé au président Abdou Diouf, je lui ai dit « vous ne pouvez rien faire vous dans la francophonie, contre ce malheur de voir cette langue tourner comme ça ? » C’est n’importe quoi.

 

Aujourd’hui les jeunes s’adonnent beaucoup à l’écriture, la poésie. Ce qu’ils appellent la poésie urbaine avec le rap et le slam. Quel regard portez-vous sur cette écriture?

J’apprécie beaucoup quand les textes sont bien faits, quand il y a de beaux textes. J’en ai entendu de beaux texte Il y en a même dans le rap. Les textes de Mc Solaar étaient très biens. Ça j’aime beaucoup.

Qu’en est-il du Sénégal ?

« Au Sénégal, j’écoute Didier !» nous dit-elle d’un ton affectueux. ( Elle parle de Didier Awadi). Awadi, il a toujours des idées dans ce qu’il fait. Ceux qui rappent complètement en wolof je ne comprends pas.

Elle nous explique alors qu’elle comprend Wolof quand on lui parle, mais ne sait toujours pas parler la langue. Ce n’est pas grave Madame Lemoine, continuez à nous parler ce langage du cœur que nous aimons tant écouter. Ce cœur de 87 ans qui vibre au rythme de ses passions, comme nous aimons l’entendre !

 

1 Lucien Lemoine Comédien, auteur et metteur en scène décédé le 13 janvier 2010 à Dakar, à l’âge de 86 ans

Propos recueillis par Aie-Chat

Photos de Damien LAngry

 

Aisha Dème, Archives 2010