Pr Souleymane Bachir Diagne : « Je gratte de la guitare ! »

IL écoute du rock, il joue à la guitare, il lit de la science fiction.Souleymane Bachir Diagne l’éminent Professeur philosophe qui écrit des livres sur la philosophie en Terre d’Islam, nous surprend en nous dévoilant un peu plus sur sa personnalité.

Sur AgenDakar, nous aimons découvrir pour vous, ces autres facettes de nos personnalités, facettes inconnues du grand public. Voici donc l’autre facette du grand Souleymane Bachir Diagne, rien que pour vous ! (Lire la première partie de cette interview sur la culture et la mondialisation ici)

ENFANCE

Dans une interview récente sur RFI, vous avez parlé de la Casamance comme votre « royaume d’enfance » pouvez-vous nous parler des premiers émois culturels que vous y avez vécus ?

Je suis né à Saint-Louis, de vieille famille saint-louisienne. Doomu ndar donc je suis, mais en conséquence des affectations des fonctionnaires qu’étaient alors mon père et ma mère, j’ai connu le bonheur de passer ma petite enfance à Ziguinchor. Mes premières langues ont été donc le français, le créole casamançais, le wolof et le diola.

La Casamance fait ainsi partie de moi, raison pour laquelle je l’ai appelée en un clin d’ œil à Senghor « mon royaume d’enfance ». La culture rythmique casamançaise s’est incorporée à moi et c’est pourquoi j’avais déclaré dans cette interview que vous évoquez mon amour de la musique des frères Toure Kunda. Je suis à jamais un enfant du bougarabou.

LA VIE NORMALE D’UN PHILOSOPHE

A part la philosophie, que lisez-vous de manière récréative ?

Je lis des romans bien sûr. Mais ce qui me détend vraiment c’est d’abord la littérature policière. Michael Connelly, P.D. James, Highsmith, Fred Vargas, les auteurs scandinaves qui comme Stieg Larsson sont très à la mode aujourd’hui, etc. Ensuite la science-fiction. J’adore cela. En ce moment je lis Michael Hicks, la série « In her Name », et je me régale. J’aime ces mondes si « autres » et rendus si cohérents, si plausibles, par l’imagination et le talent.

Vous intéressez vous aux expositions d’art? Quelle exposition vous a marqué dernièrement ?

On est gâté, à New York avec les différents musées, en particulier le MoMa (Museum of Modern art) où j’aime aller passer du temps devant les fameuses « Demoiselles d’Avignon » de Picasso et le Met (Metropolitan Museum) avec lequel mon université, Columbia, a des relations étroites.

C’est au Met que j’ai vu il y a peu une exposition d’œuvres de Lucian Freud, très impressionnante. A Paris aussi on est gâté. Là j’ai une relation spéciale avec le musée du Quai Branly.

La musique occupe-t-elle une place dans votre vie ? Si oui, qu’écoutez-vous ?

SBD en compagnie de l'écriain Felwine SarrLa musique est essentielle. Toutes les musiques. J’ai des goûts éclectiques et sur mon ipod vous trouverez aussi bien de la musique classique, du rock, du jazz, du reggae, Cheikh Lo, Youssou Ndour ou du hip hop. Et j’ai recommencé à gratter de la guitare récemment après bien des années. Je ne suis pas très bon mais je sais plaquer quelques accords, je chante relativement juste et avec cela je peux amuser ma famille ou mes amis. Evidemment je ne me donne en spectacle de cette façon qu’avec ceux-là, qui sont ceux avec qui je peux me laisser aller.

 

En Décembre dernier j’ai eu ainsi le plaisir de passer une soirée guitare agréable avec des amis écrivains dont Boubacar Boris Diop et Felwine Sarr qui, lui, est un musicien professionnel en plus d’être un magnifique écrivain et un excellent professeur d’économie à Gaston Berger. C’est d’ailleurs Felwine qui m’a réappris lorsqu’il est venu à New York il y a quelques mois à avoir confiance dans mes possibilités de guitariste amateur.

Il faut faire place dans sa vie à la musique, aux occasions de se réjouir qu’elle donne lorsqu’elle est entraînante, à celles de méditer, lorsqu’elle est grave ou languissante. Le soufisme, qui est le cœur de la religion musulmane, nous enseigne la valeur de la musique et de la poésie. Croire que la religion commande d’être sévère, austère, et de toujours se prendre au sérieux, c’est se donner une religion triste, une religion de mort qui n’unit pas au Dieu Vivant.

« J’ai des goûts éclectiques et sur mon ipod vous trouverez aussi bien de la musique classique, du rock, du jazz, du reggae, Cheikh Lo, Youssou Ndour ou du hip hop. Et j’ai recommencé à gratter de la guitare récemment après bien des années.« 

MESSAGE À LA JEUNESSE SÉNÉGALAISE

Vous aviez répondu à la radio des étudiants de l’Université de Saint Louis que votre message à la jeunesse sénégalaise était de faire confiance à l’École et de chercher le savoir malgré la difficulté des conditions de travail. Pensez-vous que ce message est viable quand des professeurs sont en grève la moitié de l’année ?

Il est vrai qu’il faut qu’il y ait une école qui fonctionne et qui ne soit pas toujours au bord du précipice, évitant les années invalidées au prix de contorsions et de ce que l’on prétend être des « sauvetages ». En réalité ce système éducatif est à repenser.

Ce que j’ai sous-entendu dans mon propos à Gaston Berger, ce qui aurait dû être dit d’abord parce que c’est l’essentiel, c’est que l’ étudiant doit d’abord avoir confiance en soi, en sa propre capacité d’apprendre qui fait qu’ il sera en mesure, même dans un système aussi insatisfaisant, d’en tirer le meilleur. Il reste qu’il faut que nous nous penchions tous sur notre école. A une époque où les pays les plus riches, les États-Unis par exemple, s’inquiètent de ce qu’ils considèrent comme une décadence de leur système éducatif et visent à remonter l’échelle des nations qui à l’instar de Singapour, Taiwan, la Chine, etc. ont développé les meilleurs enseignements de mathématiques et de sciences, il est extraordinaire que nous, qui en avons un cruel besoin, nous ne semblons pas habités par le même sentiment d’urgence.

Il nous faut pourtant arrêter d’ entretenir par inertie un système qui engorge des facultés de Lettres et de droit avec de faux littéraires, des littéraires par défaut, pour mettre l’accent, par tous les moyens, sur un enseignement de mathématiques et de sciences exigeant.

Si nous voulons préparer l’avenir, il faut aujourd’hui, de nouveau, des Etats Généraux de l’ Education avec la volonté de construire des consensus fermes autour de questions précises d’ orientation de la nature de ce que je viens de dire, sans que la réflexion soit comme toujours happée par les revendications dites « sociales » ou alimentaires. L’avenir le commande. Maintenant un enseignant a toujours la responsabilité, dont ne le dispense pas l’attente des solutions globales, de conformer autant qu’il le peut son enseignement et sa manière de comprendre les exigences de son métier à sa représentation de cette école qui prépare l’avenir. Pour ne vous donner qu’un exemple : il établira un syllabus, même si personne ne le lui demande parce qu’il estimera qu’il le doit à ses étudiants et surtout à l’idée qu’il se fait de son métier. On peut multiplier de tels exemples. D’un mot : il ne faut pas que l’attente des solutions globales, donc politiques, nous dispense de poser la question de ce que commande notre responsabilité individuelle.

Propos recueilli par Hady BA

Article écrit en 2012