Les Gardiens du Temple : Doudou Ndiaye Rose (Part 1)

Quand on parle de « gardien du temple », il est absolument incontournable, parce que c’est l’un des plus grands . C’est un baobab, une légende, l’inébranlable et l’immense Doudou N’diaye Rose pour ne pas le nommer.

Je voulais avoir avec lui un entretien « les yeux dans les yeux ».  Il portait des lunettes noirs, je n’ai pas pu «capturer» son regard, alors c’est directement dans son cœur que j’ai plongé! C’était un beau plongeon, de ceux qu’on oublie pas.

C’est chez lui qu’il nous reçoit. Entretien dans une ambiance respectueuse mais intimiste. Il se confie avec pudeur mais sans tabou, avec sagesse mais humilité avec douceur et patience, comme un grand père avec sa petite fille un soir de clair de lune au village, ou un soir d’hiver devant la cheminée au pôle nord, comme tous les grands pères du monde…. Je suis honorée et heureuse d’être la « petite fille » ce soir…

Je suis aussi comme toute les petites filles du monde. Je pose beaucoup de questions. Quand on a l’occasion de discuter aussi ouvertement avec Monsieur Doudou Ndiaye Rose, il faut en profiter. Ils ont tant à nous apprendre nos gardiens du temple ! Cet entretien sera long. Il vous sera livré en plusieurs parties. Nous parlerons de sa personne, de sa vie, de son parcours, de son rapport avec les tambours, les esprits, les secrets d’un tambour major, ses collaborations bref de tout !

Doudou N’diaye Rose est (selon Wikipédia)  un « mathématicien des rythmes, le grand maître des tambours, capable de diriger cent batteurs sur plusieurs rythmes en même temps ».

Un phénomène qui se retrouve à collaborer avec les plus grands du monde par la magie de son tambour. Miles Davis, Mick Jagger, Dizzy Gillespie, Peter Gabriel

Notre monument national a fêté ses quatre-vingt-trois ans (83) ans le 28 juillet dernier. Voyez-le voltiger, sauter, s’envoler sur scène pendant que le tambour gronde sous sa main de maître. La question que tout le monde se pose est : quel est le secret de cette éternelle énergie ? À vos blocs-notes les amis, notez bien : le gingembre, le sport et une bonne hygiène de vie !!!

« Je fais du sport trois (3) fois par semaine. Je fais mon jogging jusqu’à la RTS, puis, au retour, je fais des mouvements au sol« 

(Pensées de chat : 83 ans hein je rappelle. Honte sur vous, oh jeunes fainéants qui remettez toujours votre petit jogging au lendemain)

Cette énergie est certes « un beau cadeau de Dieu » comme le dit humblement notre hôte, mais vous savez, on nous dit souvent qu’une bonne hygiène de vie « c’est important pour la santé ». Hé bien en voilà la preuve dans les paroles du grand tambour major:

« Mon energie c’est un cadeau du Ciel et j’en remercie le Seigneur, mais aussi il faut dire qu’il y a des choses quand tu les fais dans ta jeunesse, cela se sent quand tu prends de l’âge. En vérité depuis que je suis tout jeune jusqu’à cet instant précis où nous parlons je n’ai jamais fumé, jamais bu d’alcool, jamais touché à la drogue.

Je me couche tôt et dors le temps qu’il faut. Le corps humain a besoin que l’on fasse attention à lui. Je fais aussi très attention à ce que je mange. Quand j’étais jeune mes parents avaient un menu parfait. Nous mangions du riz le jour, jamais le soir. Le soir on mangeait du couscous avec des sauces variées….

J’ai toujours aimé le Mbaxal c’est un menu sain, sans gras. Je dîne tôt. Je mange du laax ou du fondé (des plats à base de mil).

Il est important de  soigner son alimentation. Il faut faire attention au gras surtout! Manger tôt et marcher un peu après avoir mangé. Il faut manger sain et boire beaucoup d’eau. J’aime bien aussi boire du kinkeliba après le dîner j’adore ça !« 

Le voilà le vrai secret ! Il nous met aussi en garde contre les excès dans toute chose, même dans les relations intimes, énergie ou pas. Il en parle comme je vous le disais avec pudeur, mais sans tabou, comme l’éducateur traditionnel qu’il est :

« Les gens croient qu’à chaque fois que tu passes du temps avec ta femme il faut penser à cela, mais non. Ta femme tu dois prendre le temps de discuter avec elle, d’échanger des idées, de se conseiller mutuellement, de discuter, de rire, de passer de bons moments .. .ça aussi c’est important pour le corps et l’esprit »

(Pensées de chat : Atchoum ! Le sage a parlé!)  

« De plus si tu as donné une bonne éducation à tes enfants. Et que tu gères bien tes femmes, tu peux vaquer à tes occupations sans t’inquiéter de savoir s’ils se comportent bien, si tu as la paix chez toi, tu vis « tranquille ».« 

En parlant de femmes, Doudou Ndiaye Rose en a quatre (4). Il est heureux de les voir « unies »

Il nous confie être traité comme un roi par chacune de ses femmes, et qu’il leur doit en retour partage et complicité.  Il y a comme un peu de romantisme dans l’air. Notre tambour major verrait-il la vie en rose ? Mais au fait Pourquoi Doudou Ndiaye Rose ?

« Parce que ma mère s’appelait Coumba Rose et qu’à l’école à Faidherbe, il y avait cinq (5) Mamadou Ndiaye dans ma classe. A l’heure de l’appel, on se levait systématiquement tous les cinq en même temps. Il nous a demandé de lui trouver une solution à ce problème. C’était aussi une manière de tester notre intelligence. Je lui ai proposé de rajouter les prénoms de nos mères respectives pour nous différencier. Cela a marché et c’était bien avant que je ne devienne batteur.« 

Parlons en donc de ce moment béni, qui nous a valu un tel phénomène. Comment cela a t-il commencé ?

« Moi même je ne sais pas, dit l’artiste. J’avais neuf (9) ans. Dans ma famille personne ne l’avait jamais fait. Mon père était plutôt intello, un instituteur puis agent comptable.

J’ai grandi chez mon grand père paternel qui était imam et qui ne voulait absolument rien savoir du tambour et de ce genre de choses. Mais moi je ne sais comment c’est arrivé mais j’ai été happé ! Quand j’allais à l’école, dès que j’entendais battre le tam tam, je suivais le son qui m’emmenait jusqu’à lui. Pour cela, je marchais cinq (5) km. Je restais jusqu’à ce que je vois les élèves revenir d’école, je repartais alors avec mon sac d’écolier à la maison.« 

A force de faire l’école buissonnière le jeune écolier finit par se faire dénoncer. Il a été puni à coup de cravaches plusieurs fois par son oncle, mais en vain, l’appel du tambour était plus fort que tout. La fois de trop, fut celle où il se retrouve avec une clavicule cassée, suite à une « punition ». L’oncle finit par trouver un compromis qui soulage tout le monde : Aller à l’école en jour de classe, faire ses devoirs, et suivre le fameux appel les jours « off ».

« J’allais donc partout où battait un tam tam jusqu’au jour où j’ai croisé El hadja Mara Seck un grand tambour major que j’admirais beaucoup pour son élégance, ses beaux costumes. Je m’amusais avec les autres, à mettre de l’ambiance avant qu’il ne vienne sur scène. Un jour il m’a dit « je t’ai observé, j’ai vu dans ta main que si tu apprends tu seras un grand batteur ». Il est allé voir ma famille pour demander la permission de me prendre sous son aile et m’apprendre son art. »

 ( Pensées de chat : Merci à vous El Hadja Mara Seck !)

Doudou N’diaye Rose jongle ainsi entre l’école et le tam tam jusqu’à l’obtention de son certificat d’étude, avant de se retrouver dans une formation de plomberie dans une école professionnelle. Il exercera son métier de plombier pendant  quarante (40) belles années durant lesquelles il ne quitte pas non plus son tambour.

Aujourd’hui tous ses enfants sont aussi batteurs, mais il tient à préciser qu’ils ont chacun un autre métier. Sous officier dans l’armé du Sénégal, directeur national ballet du Sénégal , la fierté du père qui parle de ses fils brille derrière ses lunettes, on le sent. Il trouve pourtant tout à fait naturel qu’ils soient tous batteurs « c’est un héritage, c’est dans leur sang » dit-il avec cette conviction qui effacerait toute l’ombre d’un doute chez son interlocuteur.

« Je fusionne avec leur mère après avoir passer une journée à battre le tambour. Nos sangs se mélangent. Un enfant né de ce mélange ne peut qu’hériter de cela. Après il suffit de lui apprendre les règles »

Les règles,  les enfants et tout le reste nous en parlerons dans la prochaine partie. Nous vous éloignez pas trop c’est croustillant!

Photos par Stephane Tourne
Article écrit en 2014.